L'une est wallonne, l'autre flamande. Kim Clijsters et Justine Henin se
disputent le titre de numéro un mondial aux Masters féminins de Los Angeles.
Là-haut, sur les gradins, Chris Grysouille s'égosille
: "Allez Justine ! Komaan Kim !"Chris Grysouille est flamand, mais, dans son
club de supporteurs, les cœurs vibrent pour la Belgique. Le lion noir
flamand ou le coq rouge wallon, ce n'est pas le genre de Chris Grysouille et
de ses copains. Pas de ça sur les gradins. La mère de l'un d'eux leur a
fabriqué un drapeau noir-jaune-rouge, "magnifique", et ils ont donné à leur
club un nom anglais, Belgian Tennis Fans,
histoire d'éviter les chamailleries.
Un aveu, tout de même : quand il vient soutenir Kim Clijsters et Justine
Henin-Hardenne, les deux gloires belges du tennis féminin, alternativement
numéro un et numéro deux mondiales, ce grand gaillard à l'air si doux ne cache
pas sa préférence. "Si elles jouent l'une contre l'autre, je crie plutôt
"komaan Kim". Pas parce qu'elle est flamande, mais parce qu'elle est sympa. On
a un peu de conversation. Elle me dit bonjour." Mais l'important, pour Chris
Grysouille, c'est cette chose inouïe. "On est un tout petit pays. Et, là, on a
des filles qui sont les meilleures du monde ! C'est incroyable."
Justine et Kim, deux stars d'un coup pour 30 000 km2 et à peine plus de 10
millions d'habitants. Justine et Kim, deux prénoms aussi collés que Jules et
Jim, 1,67 m et 1,74 m de muscles en jupette blanche. Justine et Kim, une
Wallonne, une Flamande. Avec ça, les Belges l'auraient voulu sur mesure qu'ils
n'auraient pas fait mieux. Le superchampion cycliste Eddy Merckx avait déjà
bien fait les choses en n'étant ni l'un ni l'autre, ni wallon ni flamand, mais
bruxellois. Il y eut les autres gloires historiques : Bruegel, Rubens,
Magritte, Hergé, Jérôme Bosch ou Johnny Hallyday, Brel chantant la belgitude.
Il y eut les grands rassemblements nationaux, une centaine de milliers de
personnes emplissant la Grand-Place ou les rues de Bruxelles, entre le Palais
royal et Sainte-Gudule : la qualification de l'équipe nationale des Diables
rouges en demi-finale de la Coupe du monde de football (1986), l'enterrement
du roi Baudouin (1993), la "marche blanche" en réaction à l'affaire Dutroux
(1996).
Les Belges avaient leur fierté. Des générations d'écoliers ont adoré Jules
César pour avoir écrit que, "de tous les peuples de la Gaule, ce sont les
Belges les plus braves". Ils savent aussi réciter par cœur qu'"un pays
n'est jamais petit quand il touche à la mer".
Ils ont, depuis, délimité leurs frontières linguistiques et perdu bien des
valeurs communes, de la Société générale de Belgique au franc belge. Divisés
en deux langues (néerlandophones et francophones), trois territoires (Flandre,
Wallonie et Bruxelles) et deux communautés rivales (flamande et wallonne),
maintenant fondus dans l'Europe après avoir évolué vers le fédéralisme, les
Belges n'en ont pas fini de se demander qui ils sont. De titiller leurs
clichés de vieux couple jaloux (Flamands riches, arrogants et germanophiles ;
Wallons paresseux et assistés sociaux). Comme Chris Grysouille, donc, la
Belgique se cherche des héros. Des causes partagées où l'on ne parlerait plus
des Flamands et des Wallons, mais des Belges tout court. Et elle a trouvé.
Justine Henin, la voilà. Pas du genre à perdre son temps. Elle traverse la
cafétéria d'un pas décidé, son sac de raquettes sur le dos, suivie de son
entraîneur, Carlos Rodriguez, le charme latino. Quelques embrassades
distribuées en passant. "Salut Justine !" "Salut Thierry !"Des joueurs du
dimanche, attablés autour d'un chocolat chaud, ne la regardent même pas. Au
tennis-club Géronsart, dans la banlieue de Namur, Justine Henin fait partie du
décor. Du cuisinier au cordeur, on l'a connue là, "petit bout de chou, un peu
garçon manqué avec ses jambes maigres et ses grosses lunettes, et déjà sa
volonté de fer".Elle s'installe à une table avec Carlos ; ils font le point.
Elle lève la tête d'un air impatient, fait savoir qu'elle n'est pas disponible.
"Avant l'entraînement, c'est impossible."Et reprend sa conversation. On a vite
compris de quel bois se chauffait Justine, la préférée des Belges : 21 ans, le
parler exact, un regard en lame de couteau, une concentration intimidante.
10 h 30 pétantes, Justine et Carlos descendent sur le court. Rien qu'à
l'échauffement, ça ne rigole pas. Depuis la cafétéria, un petit groupe
d'admirateurs discrets la regarde en contrebas, à travers les baies vitrées.
Sur le court d'à côté, deux amateurs patauds ne se laissent pas émouvoir quand
Justine, parfois, leur renvoie leurs balles perdues. Elle ne sourit pas. Elle
ne parle pas. Juste quelques mots de détente avec Carlos, un infime temps de
fou rire très contrôlé, et de nouveau en place, toute en densité, une masse
fougueuse. Deux heures d'entraînement, coup droit, revers, service, volée, et
en enfilade, de plus en plus vite, croisés ou en ligne, coup droit et revers.
Ce fameux revers à une main dont les plus flamingants des Flamands ne
rechignent pas à dire qu'il est le plus beau du circuit. Ce tennis de Justine
Henin dont John McEnroe a dit et écrit qu'il en était ébloui. De l'avis
général, le plus subtil, le plus complet, le plus beau. Quand celui de Kim est
plus en force.
Justine a remis son survêtement, enlevé sa casquette blanche. La queue de
cheval blonde tirée à quatre épingles. Son jeune mari-manageur, Pierre-Yves
Hardenne, et Carlos - les seuls à qui elle donne tous ses sourires -
l'attendent au fond de la cafétéria. Vos questions, si vous y tenez vraiment,
c'est le moment ou jamais. La voici face à vous, aussi déterminée que sur le
court. Professionnelle. Elle a une façon de parler inhabituelle, un sens de
l'exactitude dans le choix des mots comme dans la frappe des syllabes. Elle
parle vite, le temps est rare. Après vous, il y a le déjeuner, et
l'entraînement physique l'après-midi. Sans compter les séances de "photo-shooting",
comme elle dit, la promotion obligée pour les sponsors. Elle emploie des
phrases grandiloquentes et maîtrisées, on les dirait sorties d'un livre, avec
un aplomb authentique. Celle-ci, par exemple, à propos d'elle et de Kim : "Des
millions de personnes vibrent au son de nos exploits, c'est extraordinaire.
Bien sûr, il y a des moments où l'on aimerait être quelqu'un de normal et
aller incognito, mais j'ai appris qu'il fallait gérer sa notoriété, surtout
dans un petit pays."
Justine et Kim. Les deux gloires du "petit pays". Des destins tellement
ressemblants que les Belges adorent en faire les inséparables copines qu'elles
ne sont pas. Nées toutes les deux au mois de juin à un an d'intervalle (1982
et 1983), elles ont roulé leur bosse ensemble. Même carrière, même palmarès,
mêmes étapes franchies aux mêmes dates : premier tournoi professionnel à
Anvers en 1999, premier tournoi de Grand Chelem, toujours en 1999 (à
Roland-Garros pour Justine, à Wimbledon pour Kim), première demi-finale en
Grand Chelem en 2001 à Roland-Garros, première apparition dans le "top ten" le
même jour (11 juin 2001), puis dans le "top five" le même mois (juillet 2001).
La mère de Kim est tout juste rescapée d'un cancer, Justine avait 12 ans quand
la sienne en est morte. Quand elle lui a dédié sa victoire au micro, sur le
central de Roland-Garros, la petite dure à cuire dévoilait sa face de Cosette,
et il fallait avoir un cœur de pierre pour ne pas verser une larme : "...
A ma maman qui veille sur moi depuis le paradis. J'espère que tu es très fière
de moi, maman."
Pour Justine, la gémellité avec Kim s'arrête là. Froideur oblige. "Cette
concurrence est stimulante, certainement. On a du respect l'une pour l'autre.
On a beaucoup voyagé ensemble, participé aux mêmes tournois, dormi dans les
mêmes chambres, passé de bons moments. Mais nous sommes collègues avant tout.
On est là pour la même chose, il ne faut pas se leurrer. Quand on monte sur un
court, c'est pour gagner." Carlos, l'entraîneur, renchérit. "A ce niveau-là,
on ne peut être des amies."
Kim, elle, ne s'adresse plus aux journalistes en dehors des conférences de
presse obligatoires. Ainsi en a décidé son manager de père, Léo Clijsters, qui
tient les rênes. Kim, c'est pourtant tout le contraire de Justine. Ce côté
villageoise flamande du Limbourg. L'amoureuse du champion australien Lleyton
Hewitt. Moins ambitieuse, moins travailleuse, moins incroyablement tenace. La
bonne gosse qui a la rage sur le terrain et des fous rires en conférence de
presse, tout en rondeurs et en souplesse. Elle a d'ailleurs fait de son grand
écart pour atteindre les balles extrêmes l'une de ses images de marque.
L'autre étant le "principe du bisou", qu'elle a instauré à la fin des matches
en embrassant presque systématiquement ses adversaires.
Les choses se sont gâtées cette année. Kim, la numéro un mondiale, avait
l'habitude de l'emporter. Aux centres de fédération respectifs (flamand et
wallon) où les championnes ont grandi, les entraîneurs avaient prédit que
Justine mettrait "plus de temps à éclore". A cause de son jeu plus complet, de
son gabarit moins puissant. L'éclosion a commencé. D'autant que Justine Henin
a entamé la saison avec un nouveau gabarit : fini ses cuisses d'allumettes et
sa silhouette fluette, si singulière. Flamands ou wallons, les experts
expliquent facilement cette transformation par des séances de musculation à
haute dose, en Floride, avec le célèbre entraîneur physique américain Pat
Etcheberry.
Au terme d'une de ces finales "100 % belges" où Justine, avec son moral
insensé, l'emporta, Kim fut de mauvaise humeur. Accusant son adversaire
d'avoir appelé le kiné pour profiter d'une pause, et ensuite de "se mettre
soudainement à courir comme un démon". Puis ce fut l'US Open. Deuxième finale
en Grand Chelem gagnée par Justine contre Kim. Le père Clijsters mit alors le
feu aux poudres. Le 8 septembre, au journal populaire flamand Het Laatste
Nieuws : "Vous voulez que je vous dise pourquoi Justine bat Kim régulièrement
cette année ? Parce que sa masse musculaire a doublé et qu'elle possède
aujourd'hui un bras comme celui de Serena -Williams-." Un mot n'est pas
prononcé, mais tout le monde l'entend et la presse se charge de le lâcher :
dopage.
Or c'est du côté flamand qu'on enfonce le clou. L'ex-numéro un du tennis belge
Filip Dewulf fait part de ses soupçons, puis c'est au tour d'un autre sportif
flamand. La rumeur se propage. Et voilà que tout a failli dégénérer. L'unité
nationale de nouveau compromise pour un rien, une ou deux petites phrases
amères. "Quand les insinuations ont commencé, raconte Paolo Leonardi,
journaliste sportif au quotidien Le Soir, une lectrice m'a téléphoné en pleurs
: "Regardez ce que vous avez fait, vous, la presse. Ces deux filles étaient
notre ciment national. A cause de vous, l'unité de la Belgique, c'est fini"."
Mais les Belges ont tenu bon. Côté flamand, on a refusé de jouer Kim contre
Justine. Les réactions furent massives, raconte Hans Van Deweghe, rédacteur et
éditorialiste au service sports du quotidien flamand De Morgen : "Nous avons
reçu un courrier énorme pour saluer le travail de Justine et s'indigner des
rumeurs de dopage. Des quatre journaux flamands, aucun n'a donné raison aux
sous-entendus de dopage."
Depuis, le père Clijsters a assuré n'avoir pas pensé au dopage, Filip Dewulf a
présenté ses excuses publiquement, et Kim, sur son site Internet, a félicité
Justine pour ses victoires en Grand Chelem. Quant à Justine Henin, elle reste
stoïque : "Je sais faire la différence entre Kim et son entourage."
Rappelant qu'elle est, comme Kim, belge avant tout. Elle le dit avec cette
pointe d'impatience froide qui a le chic pour clore le débat. "Je suis
heureuse de défendre les couleurs de mon pays, de faire connaître la Belgique
dans le monde entier, de lui donner une autre image que celle de tous ces
malheurs que le pays a rencontrés."
La polémique a fait pschitt. Le temps d'exciter passagèrement le petit pays.
Autour de ses championnes, la Belgique a retrouvé son calme. Ne voulant
préférer ni l'une ni l'autre, au point que Christine Hanquet, qui commente le
tennis à la RTBF, trouve pénible cette succession de finales "100 % belges": "Quand
l'une marque 10 points de suite, on ne peut pas se réjouir, on crie moins, on
se retient, on fait des commentaires plus ternes."
Un sondage de popularité paru dans La Libre Match, le 25 septembre, place
Justine et Kim en tête, sans hésitation, devant le prince Philippe et la
princesse Mathilde. A de petites nuances près : Justine-la-Wallonne arrive en
première place en Wallonie et à Bruxelles. En Flandre, c'est Kim-la-Flamande
qui triomphe.
Mais les Belges le disent eux-mêmes : ce ne sont là que "chicaneries". En
masse, ils votent pour Justine et Kim. Les deux ensemble meilleures du monde :
le petit pays tout entier se pince pour y croire. Et pour en profiter, bien
conscient qu'un tel miracle ne se reproduira plus. "Je suis fier d'être belge
en ce moment", dit Chris Grysouille de sa voix tranquille.
Marion Van Renterghem
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 07.11.03